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"J'aime les mariages."

Entretien avec Iyad Haïmour Iyad Haïmour, originaire de Damas, réside maintenant depuis longtemps en région Rhône-Alpes avec un parcours géographique et musical tout à fait original. Iyad Haïmour : Je suis né en Syrie, à Damas en 1962. Tout à commencé fin des années 70, dans un petit atelier de lutherie chez un vieux maître luthier et luthiste. Paix ait son âme aujourd'hui pour ce maître qui s'appelait Djawdat-El-Halabi : c'était un vrai Damascène : Je ne veux pas être chauvin en disant cela, mais la musique de Damas a un style bien particulier, autant dans les timbres que dans les intervalles et dans l'interprétation. Ces nuances traditionnelles peuvent se comparer aux nuances musicales et traditionnelles des régions de France.

Si toutefois, le style damascène est à mi-chemin entre Istanbul et Le Caire, il a gardé une large influence turque, car n'oublions pas que la Syrie a été pendant très longtemps sous l'Empire Ottoman. Avec ce maître, j'ai donc travaillé le répertoire de musique arabo-turc, traditionnel et classique du XIXe siècle jusqu'aux années 50 où la fameuse Om Kalsoum était à son zénith, négligeant quelque peu la période suivante. Je me souviens très bien d'un après-midi avec Djawdat-El-Halabi : lorsqu'il faisait très chaud, il commençait par arroser le sol (devant son atelier) avec un seau d'eau. Ce geste, c'était la tradition, comme s' il voulait planter un décor et nous mettre en situation. Ensuite, il allumait la radio, et il disait : "On va écouter la Diva", en parlant de la chanteuse Om Kalsoum. C'était sa "reine", et comme il était luthier, il lui avait fait un luth tout en roseau et en allumettes. Ce luth était un défi pour lui, et un moyen de se rapprocher d'Om Kalsoum en lui disant : "Je vous ai fait un luth inédit". C'était son grand objet de fierté ainsi que la photo qu'elle lui avait dédicacée à cette occasion.

Mon enseignement s'est fait comme la tradition le voulait, "oralement", bien que Djawdat-El-Halabi sache lire la musique pour avoir fait tardivement le conservatoire de Damas. A cette époque, il était non seulement très bon luthiste mais aussi bon chanteur et bon qanouniste. Et comme le conservatoire avait besoin d'une contrebasse pour compléter sa troupe, il s'est donc retrouvé contrebassiste. Je me souviens qu'il avait toujours de petites histoires amusantes à raconter sur le jeu de cet instrument dans l'orchestre arabe. Tout cela d'ailleurs était en son honneur, car il avait un savoir immense.

Lorsqu'il est décédé, en 1987, il devait avoir à peu près quatre-vingt ans. Je l'ai connu quelques années plus tôt, déjà vieux, impatient, il n'avait plus vraiment la tête à détailler les choses, et sa mémoire commençait à lui jouer des tours Au départ, il a eu beaucoup de mal à m'accepter, il ne voulait pas de disciple, peut-être parce qu'il était trop vieux et qu'il voulait être tranquille. Alors, je me suis fait tout petit, et je cherchais quand même à me rapprocher de lui par tous les moyens. Je sabotais souvent mon oud pour aller le réparer chez lui. C'était l'excuse ! Cela ne l'a pas empêché de me mettre à la porte plusieurs fois car je posais trop de questions. Il faut dire que j'étais jeune, et comme tous les jeunes "branchés", je grattais un peu la guitare, jouais un peu du clavier, et surtout, je rêvais de l'Europe. Lorsque l'on se voyait, il était tout à fait normal pour lui de me demandait des nouvelles de mon père plutôt que de s'adresser directement à moi, et de me dire simplement "bonjour, comment vas-tu ?"

Puis, un après-midi, lors d'un appel à la prière, il m'a demandé : "C'est dans quel mode ?". Là, je dirais que "le ciel m'a donné la bonne réponse". Et c'est à partir de ce moment qu'il a commencé à s'intéresser à moi. C'est en répondant petit à petit à ses questions que je gagnais sa confiance. De son côté, il me donnait à chaque fois de petites instructions musicales. Ensuite il a fallu vraiment travailler, et lui me corrigeait de temps en temps. Au bout de deux à trois ans de fréquentation, il a commencé à avoir une véritable confiance en moi. Je dirais plutôt qu'il avait plus confiance en ma mémoire que dans le savoir qu'il m'avait transmis. Car, il commençait à oublier ce qu'il m'avait appris. Alors, c'était à son tour de me poser des questions. J'étais devenu un petit peu sa mémoire.

Puis, je l'ai quitté pour la France, et je suis arrivé à Lyon avec un bagage de musique vraiment traditionnelle, en tant que joueur de oud. Comme à l'époque, rien ne me disait que j'allais devenir professionnel, je jouais donc en amateur ma musique de puriste. Durant cette période je suis allé à Paris pour faire une école de photographie. La ville était une plaque tournante de rencontres : dans le marché des musiques immigrées, il y avait des luthistes égyptiens, libanais, maghrébins, , ainsi petit à petit j'ai pu me positionner en tant que luthiste damascène. Il faut dire qu'avant je ne connaissais même pas la musique maghrébine, ça a été une découverte, aujourd'hui encore d'ailleurs. Une fois cette école terminée, et après avoir joué en tant que luthiste dans plusieurs groupes classiques du Moyen-Orient, je suis revenu à Lyon. À l'époque, j'avais commencé un peu à travailler le qanoun, parce que mon maître en avait été joueur et fabriquant : la dernière fois que je l'ai vu, il m'a vendu son qanoun. Peut-être sentait-il qu'il allait partir !! Enfin, il avait un vieux qanoun qu'il ne voulait pas vendre à n'importe qui. Moi, je n'avais pas l'argent pour lui acheter, mais, il me disait : "Je veux que tu l'achètes !". Alors, j'ai pris le qanoun, je suis revenu en France, et il est mort quelques mois plus tard.

Je commençais donc à manier le qanoun et aussi le naï. Ne me demandes pas pourquoi on aime jouer de trois instruments en même temps, je ne sais pas. Je crois que je ne pouvais pas rester uniquement dans le monde du oud, bien que j'aime cet instrument et que je suis avant tout luthiste. Mes rencontres avec des musiciens sur Lyon ont été les conséquences d'une réelle coïncidence, suite à un événement bien précis : J'avais appris qu'il se déroulait une conférence sur "La musique arabe" à Villeurbanne, tenue par un certain Louis Soret. Alors, je me suis dis, que nous veut-il, celui-là !!! Et, j'ai beaucoup hésité. Je me rappelle très bien, parce que c'était un dimanche après-midi, et la veille, j'avais fait la fête un peu tard, il me fallait être très motivé pour me lever le lendemain. J'ai d'ailleurs raté une partie de la conférence animée par Louis. Tout à coup, je le vois prendre un naï et en jouer. J'étais stupéfait !!!

Parce que dans ma petite tête traditionnelle, la musique arabe était réservée aux arabes, en plus il jouait du naï C'était fantastique et intriguant à la fois. Alors, j'ai voulu discuter avec lui après la séance. C'est là que j'ai pris connaissance de son parcours dans les pays arabes, et de son immense savoir. Au bout d'un moment, quand il a su que j'étais joueur de qanoun et de oud, il me dit : "le qanoun, c'est beau, ça fait longtemps que je n'ai pas joué avec un qanouniste, viens donc à la maison un jour". Et plus tard, chez lui, on a commencé à travailler la musique orientale, le répertoire andalou et turc puisqu'il avait déjà travaillé dessus. Mais, dans ce cheminement d'événements, le destin me réservait quelque chose : Louis Soret connaissait une bande de passionnés de musique médiévale, "Le concert dans l'oeuf" qui a débarqué un jour chez lui, pour répéter évidemment. Louis leur avait parlé de moi en tant que joueur de qanoun Au début j'étais sur mes gardes, il faut dire que ça a été très difficile de faire ce pas, car pour moi c'était un monde complètement inconnu. Maintenant je sais que c'est une richesse, qu'ils m'ont appris énormément sur les traditions en France. Enfin voilà, c'était le début de nouvelles expériences musicales, expériences qui continuent encore aujourd'hui. À l'époque, "Le concert dans l'oeuf" travaillait sur un répertoire méditerranéen médiéval, avec des instruments arabo-turcs, un santour, des vielles, des flûtes diverses et peu connues, une chalemie, des cornemuses et des tas de percussions. Tout cela m'impressionnait vraiment, à un tel point que je me demandais ce que je faisais là. Mais, Louis me rassurait, il connaissait les deux systèmes de musique, et il me disait : "N'ais pas peur, tu verras, ça va bien se passer".

Au début, j'avais du mal à apprendre la moindre mélodie médiévale, pourtant très simple en soi quand on la voit écrite. L'esprit était tellement différent de ce que je faisais, que j'avais du mal à apprendre la moindre petite chose. Vis à vis de ce malaise, je peux dire que Louis et les autres membres du groupe ont été très compréhensifs. Alors j'ai commencé a travailler avec eux, c'était cet échange culturel qui m'intéressait :

voilà bientôt six ans que j'étais en France et que je ne connaissais toujours pas grand chose à la musique traditionnelle française, à la musique française en générale. Pourtant, j'écoutais un peu toutes les radios, bien que ce n'était pas ma tasse de thé Nous avons donc commencé à nous apporter mutuellement notre savoir traditionnel, je dois dire que ma manière de leur parler de la musique arabe les amusait. Moi, tout m'impressionnait, j'apprenais tous les jours une sonorité différente, des mixages et des mariages de son qui ne m'avaient jamais effleurés l'esprit : le fait d'entendre une vielle à roue et un naï ou un oud par exemple, ou le qanoun avec la viole de Gambe

Quelques temps après, nous avons fait un concert à l'Institut du Monde Arabe, sur "la musique du monde méditerranéen tous horizons confondus". Évidemment, tu te doutes bien que je n'allais pas me baigner tout de suite dans le monde médiéval. Cependant, petit à petit, ils m'ont entraîné dans leur répertoire le plus classique. On a commencé par Le Livre Vermeil : c'était la découverte de la musique religieuse occidentale, et, de plus jouer costumé, c'était vraiment magique. Je prenais en même temps conscience de ces richesses bien que cela ait été difficile pour moi d'allier les deux cultures, de gérer les deux enseignements différents . Je me posais souvent des questions :

"Qu'est-ce que tu fais là, , qu'est-ce que le qanoun vient faire là-dedans, est-ce que tu vas pouvoir rejouer du oud sans accent". Et puis bon, ils étaient tellement tous ouverts qu'ils m'ont vraiment mis à l'aise. De mon côté, j'ai aussi accepté parce qu'ils jouaient des pièces un peu à l'arabe, enfin, avec des sonorités arabes pas vraiment arabes. Ensuite, nous avons abordé le chant grégorien etc. Cette aventure dure maintenant depuis six ans. Pour me charrier, ils me disent : "Ça y est, nous t'avons corrompu, tu ne peux plus aller jouer dans ton pays". Mais en fait, je peux jouer un concert de musique complètement traditionnel du Moyen-Orient, classique et populaire, en faisant abstraction de mon petit savoir médiéval bien que j'ai envie de temps en temps de l'intégrer. Je pourrais toujours faire ma musique telle que je l'ai apprise avec mon maître. Par contre pour la musique médiévale, il y a un compromis. J'ai toujours averti les médiévistes sur le fait que j'ai des origines, et l'interprétation médiévale à chez moi des tendances traditionnelles arabes. Mais, ils apprécient très bien ce mariage. Mes envies sont maintenant d'être musicien traditionnel et faire des mariages musicaux, des mariages culturels. Cela se fait de fil en aiguille, par des rencontres dans des soirées, des concerts. Entre les musiciens arabo-maghrébins et de tradition française ou diverses, il y a une palette importante d'instruments, très riche en musiques et en traditions.

Évidemment, je n'ai pas la prétention d'apprendre toutes ces musiques, mais j'aime avoir une approche, cela me fait plaisir, et j'aime les mariages. Je me lance dans de petites aventures, par exemple avec Jacky Detraz, le percussionniste du "Concert dans l'oeuf", qui a un parcours musical et culturel divers : Il est allé en Inde, et joue des tablas indiennes bien qu'il soit percussionniste de jazz au départ. Donc on a joué du oud et des tablas indiennes ensemble avec un esprit ni tout à fait arabe, ni tout à fait indien, et ni tout à fait médiéval. Le résultat, pour nous et pour ceux qui nous ont écouté, était très plaisant. Par la suite, avec Mick Rochard, multi-instrumentiste du "Concert dans l'oeuf", j'aimerais nous lancer plus sérieusement dans le mariage du qanoun et de la viole de Gambe. Nous avons fait des choses merveilleuses ensemble, le mariage de ces deux timbres, le sien très médiéval par son archet, et le mien très oriental par le touché était une réussite exaltante. Je joue également avec Louis en mariant le naï et la cornemuse.

Toutefois, j'insiste sur le fait de dire, et de ne pas présenter ces créations sous un aspect de musiques traditionnelles. Je dis, c'est une musique née de deux traditions. Il faut respecter les traditions, c'est très important. Le souci de départ est déjà de ne pas déformer ma musique et la leur. CMTRA : Est-ce que ces rencontres, avec toutes les questions qu'elles soulèvent, peuvent déboucher sur de nouvelles musiques autonomes, ou bien est-ce qu'elles sont justes des moments de plaisirs et d'échanges ?

I.H. : Pour l'instant, ce sont des moments de plaisirs et d'expériences qui ont débuté sur le désir de faire quelque chose ensemble. Tout s'est ouvertement déclaré à la fin d'une répétition, on se mettait dans un coin et on tentait nos petites expériences. C'est à dire que chacun essayait de jouer l'instrument de son voisin.

À l'époque, Mick essayait de jouer du naï, aujourd'hui non seulement il en joue, mais il m'a donné l'idée de concevoir un naï dit "médiéval" dont nous jouons tous les deux. Comme il m'est arrivé de prendre sa vielle de temps en temps pour faire trois notes, ce son me touchait. Dans le fond, j'ai vraiment envie de pousser ce jeu à plus de travail, d'aller plus loin, sans choquer les traditions : je veux dire que si je joue du qanoun, je ne vais pas faire des arpèges parce que je joue avec un musicien occidental, comme je n'aimerais pas qu'un joueur de cornemuse joue de la cornemuse comme on joue de l'arghoul ou de la zorna, il n'y a aucun intérêt.

Alors, pour l'instant je suis en phase de recherche, j'aimerais bien qu'une production en ressorte. Les projets existent déjà d'ailleurs, soit avec les médiévistes, soit avec d'autres musiciens : j'ai dernièrement fait un concert avec des musiciens de jazz mêlant le naï, le quanoun et le oud à la contrebasse et aux percussions orientales diverses, un mariage pas seulement musical puisqu'il y a aussi de la danse orientale C'était chouette, pourvu que ça dure !


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