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A la recherche du Tarab

La première impression qui se dégage de ce panorama musical du Maghreb en région Rhône-Alpes (Algérie, Tunisie, Maroc), est une bonne représentativité par rapport aux musiques des pays d’origine.
Le niveau de professionalisme est variable, mais ceux qui seraient les moins virtuoses ne sont pas forcément les moins intéressants : ils conservent immanquablement une énergie musicale, cette énergie qui fait précisément la grande différence entre les traditions populaires réellement dispensatrices de vie esthétique et le "folklore" à électroencéphalogramme musical quasiment plat.
On pourra donc trouver dans ces enregistrements des niveaux de spontanéité, d’oralité, d’adaptation voire d’académisme tout à fait éloquents dans le contexte de l’immigration. Remarquons que sur 16 morceaux, un seul se déroule franchement dans un mode à quart de ton, deux de manière mitigée, deux dans des modes d’Afrique noire et tout le reste dans le majeur, le mineur et le chromatique (dans le sens des modes grecs antiques). Certes, au Maghreb, presque tout ce qui découle de l’arabo-andalou emploie des intervalles pythagoriciens, voire tempérés aujourd’hui, avec l’emploi des frettes métalliques, mais il y a d’autres domaines des musiques cha’abi où la présence du quart de ton est forte. On peut donc se demander si consciemment ou inconsciemment le contexte français d’une demande potentielle extra-communautaire n’aurait pas joué un certain rôle filtrant et assimilateur sur le choix des modes.



Les langues chantées sont aussi représentatives de l’univers d’origine : la langue kabyle (celle des berbères majoritaires en France), les trois arabes dialectaux (langages du quotidien) et pour deux chansons, une langue plus proche de l’arabe littéraire.
L’instrumentarium employé par nos musiciens serait aussi un riche sujet de spéculation : oud-s (luths) de facture courante assez proche dans l’esprit du oud de Farid El Atrache -référence du oud arabe traditionnel-( Zitouni 1, Omar 14...), oud à la Munir Bachir au diapason monté ici d’une tierce atteignant le mi de la guitare (Khaled 4), violon kamenja (Nahawand 5), diverses percussions traditionnelles populaires (darboka, bendir, etc...), et puis les instruments occidentaux : du synthétiseur simplement voire timidement accolé aux instruments traditionnels, à l’orchestre style "rayy" où c’est l’instrument traditionnel qui s’accole aux instruments électriques (Rabbah 15) en passant par le nouvel orchestre arabe, où le synthétiseur- échantillonneur se substitue ou imite les instruments rares ou difficiles à mobiliser : _ cithare-kanoun , ou ensemble de violons à l’égyptienne (Nahawand 5).

Les musiciens de l’immigration sont les premiers à pouvoir suivre la sortie du matériel électronique, et sur le plan du critère commercial des musiques communautaires ils savent précéder leurs collègues du pays d’origine : pédale d’octave ou "reverb" ultra réverbante etc... Puisque la présence des musiciens dans tel mariage maghrébin se veut emblématique de la notoriété de la famille mécène, il sied aux artistes de présenter un matériel le plus moderne et le plus sophistiqué possibles ; autrement dit l’engrenage de l’étiquette de la mode fonctionne depuis vingt ans tant en France que dans le pays d’origine avec une incidence de plus en plus marquée sur les styles des musiques populaires. Le nouveau marché de la musique maghrébine, qu’il soit confidentiel, national ou binational, impose de nouveaux critères standardisants qui font éclore de nouvelles musiques où bientôt seules les paroles seraient arabes après transformation de l’instrumentarium et du langage musical. L’immigration vit cette délocalisation stylistique de manière accélérée.

Tout se passe par étape : ainsi l’exemple de Touré Kounda, musicien africain qui passait d’abord à la télévision française en jouant sa kora : quelques mois de succès plus tard, la kora muette trônait sur un support, quelques mois plus tard encore, on ne la voyait ni ne l’entendait plus.
Dans les traditions maghrébines la régulation esthétique se faisait par le sheikh (le maître) qui surveillait jalousement l’apparition de la bida’, l’innovation. Le sheikh se sentait en tous cas investi d’une responsabilité qui disparaît généralement dans le cadre occidental. Les transformations sociologiques et culturelles des pays du Maghreb sont en train d’infirmer cette fonction effective de "félibre" ; quant aux nouveaux mouvements religieux fondamentalistes, ils souhaitent éradiquer la pratique musicale purement et simplement : d’où nombre de bouleversements actuels.

Les nécessaires évolutions musicales ne sont que les conséquences de la transformation de la "weltanschaung" des artistes (leur regard philosophique sur le monde). Mais il est clair que le mouvement actuel va en général vers une simplification des rythmes, des modes et des versifications : d’où la necessité de préserver les sophistications géniales des formes anciennes (par exemple les rythmes à 10 temps du Haouz de Tlemcen, ou des Kadiri de Beni Mellal au Maroc), qui font référence en profondeur. La santé psychique et culturelle de la planète y trouverait grand bénéfice et c’est un des plus beaux apports potentiels de l’immigration aux pays d’accueil, celui qui aurait le pouvoir de réinsuffler une dose d’humanité dans un univers hyper-programmé. Le "moutreb", le musicien, dans les contingences économiques et psychologiques de la profession, n’est généralement pas en situation de s’en préoccuper.
Gageons que l’intuition artistique et la recherche du "tarab" (l’émotion musicale collective) sauront affronter cette problématique, comme le suggère le présent disque, panorama de l’art maghrébin en Rhône-Alpes : il évoque les principaux styles et les principales strates de fidélité, de convention ou d’innovation qui constituent la matière immense, passionnante et passionnée des musiques maghrébines.

Marc Loopuyt

Collaborateur de longue date du CMTRA, Marc Loopuyt est professeur de musique orientale au sein de L’ENM de Villeurbanne. Joueur de oud, chercheur, il est également spécialiste des formes anciennes du flamenco, et plus généralement des musique arabo-andalouses.



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