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L'harmonica dans le Forez
Pratique musicale amateure dans le Forez

Harmonica de Pierre Guillot, 2012, cliché de Mathilde Luneau.

L'Harmonica dans le forez

Par Anne DAMON-GUILLOT, ethnomusicologue, Université Jean Monnet de Saint-Étienne.

En avril 2008, lors d’un colloque sur la mutation du monde rural ligérien depuis les années 1950 [1],  j’ai eu l’occasion d’entendre quatre joueurs d’harmonica, âgés, invités à animer une pause récréative dans la succession des interventions scientifiques. J’ai alors été stupéfaite de la qualité de leur technique et, surtout, de la diversité des jeux. En effet, l’harmonica relève d’une pratique individuelle et isolée. Si les musiciens avaient été réunis pour le colloque, ils jouent habituellement seuls [2]. 

Aucune étude ethnomusicologique sur l’harmonica en France ne semble avoir été menée. De ce constat, de l’intérêt suscité par l’instrument dès le colloque montbrisonnais, et des contacts avec le Centre de Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes (C.M.T.R.A.) est né le désir d’entreprendre un travail sur l’harmonica dans le Forez. 

En collaboration avec Péroline Barbet, alors chargée de recherche au C.M.T.R.A., des premières enquêtes ont été réalisées. Les questions ont été de divers ordres : facture, position et technique de jeu, apprentissage, circonstances de jeu, esthétique et réception. Toutefois, la problématique s’est resserrée autour du répertoire. En effet, l’harmonica ne possède pas de répertoire spécifique, la notion d’emprunt se posant alors comme cruciale et au centre de la systématique musicale. Les joueurs d’harmonica l’assument : ils reprennent – et adaptent – essentiellement des standards d’accordéon. Le choix de l’instrument est alors motivé par sa neutralité sociale en regard de celle, sulfureuse, de l’accordéon : le musicien Jean Chavaren, âgé de 82 ans, raconte que son père, « quelqu’un de sobre », n’a jamais voulu que son fils joue de l’accordéon, lié au bal du dimanche, « à la bringue et à la bagarre », tandis que l’harmonica ne posait pas problème et faisait même « plaisir à la mère ». La discrétion de l’instrument se retrouve dans son histoire clandestine : pendant la Seconde Guerre Mondiale, c’est l’harmonica, et non l’accordéon, qui animait les bals de Montbrison [3]. Si Jean Chavaren joue le répertoire « des thés dansants et des accordéonistes chevronnés » [4], conformément à son expression, d’autres musiciens reprennent plutôt des pièces traditionnellesauvergnates transmises par les groupes folkloriques – l’Auvergne est toute proche de cette partie du Forez (le montbrisonnais) et l’a profondément marquée de sa musique. Les pièces jouées à l’harmonica sont donc issues de différents répertoires vocaux ou instrumentaux – variété (chansons de Tino Rossi par exemple), musique traditionnelle (comme Que venez-vous chercher, garçons de la montagne), répertoire de l’accordéon (Les fiancés d’Auvergne de André Verchuren (1961), polkas ou javas). Elles sont actualisées différemment par les musiciens. Cela dépend de leur rapport à la danse : les danseurs aguerris – maîtrisant la valse, la bourrée, la polka, la java, le paso doble, le tango – proposent un jeu plus rythmé que les autres. Cela dépend aussi de leur rapport à l’Auvergne, les habitants de Montbrison et ses environs étant pour beaucoup issus du monde rural du Haut-Forez, limitrophe avec le Puy-de-Dôme, certains ayant parfois passé une partie de leur vie professionnelle du côté auvergnat ; ainsi, quelques musiciens jouent à la fin des danses traditionnelles des formules de conclusion caractéristiques. Cela dépend, enfin, de la culture et de l’assiduité musicales de chacun : si aucun ne sait lire la musique et si tous jouent par imitation, certains musiciens s’entraînent quasi quotidiennement à reprendre des pièces de musette à partir des disques qu’ils possèdent ; Jean Chavaren se félicite même d’afficher à son répertoire Tristesse de Chopin – il le présente toutefois comme une exception. La pratique des joueurs d’harmonica est donc vivante et leur démarche de musiciens est véritable : les heures passées à travailler pour retrouver une mélodie, l’adapter, lui « donner un rythme » en témoignent. Les processus d’adaptation, de variation à partir du modèle sont alors à étudier d’un point de vue musicologique, tout comme la construction d’un jeu musical individuel.     

Les frontières géographiques et culturelles demandent à être reconsidérées : si une crête de montagne – les Monts du Forez – marque la limite entre le territoire ligérien et le territoire auvergnat et si les patois sont différents, la musique de l’harmonica dans le montbrisonnais puise dans le répertoire auvergnat, mais aussi plus largement dans celui du Massif Central, et enfin dans un répertoire national. La notion de revivalisme n’est pas ici pertinente puisque les musiciens entretiennent un répertoire en grande partie relativement récent (XXe siècle), qui, s’il est maintenant réservé à un public âgé, n’a jamais disparu. La terminologie employée par les musiciens eux-mêmes pour parler de leur musique nous est apparue à étudier également : qu’entendent-ils exactement par les termes, souvent perméables, de « musette, folklore, musique des thés dansants, musique auvergnate » ? 

La richesse du sujet, l’âge avancé des musiciens, l’absence de transmission nous ont incitées à vouloir recueillir rapidement cette pratique, dans l’éclectisme de son répertoire et dans la démarche éminemment musicale des instrumentistes. 

Le projet a été pensé en trois temps qui ont pu se superposer : celui de la collecte, celui de l’analyse et celui de la valorisation. Il a intégré dès 2012 une dimension pédagogique au sein du département de musicologie de l’Université de Saint-Etienne. 

Formation à la recherche - méthodologie

Les étudiants ayant participé au projet ont suivi le séminaire d'ethnomusicologie dispensé par Anne Damon-Guillot dans le cadre de la première année du Master de Musique et Musicologie. Trois promotions successives ont mis par écrit les résultats de leurs collectes.

D’un point de vue pédagogique, il s’agissait de former les étudiants à la recherche par la recherche, en les rendant acteurs et partie prenante de toutes les étapes, de l’expérience du terrain à la réflexion sur la diffusion des résultats scientifiques. La rencontre fut certes intergénérationnelle, mais aussi celle de musiciens de cultures différentes, entre de jeunes musicologues en herbe, de formation essentiellement classique et écrite, et des musiciens de l’oralité, jouant de la musique populaire. Enfin, le projet permit de révéler l’intérêt et la richesse de pratiques musicales locales, devenues si discrètes qu’on ne les entendait plus.

Par groupes, les étudiants se sont confrontés à la collecte et aux enquêtes de terrain de 2012 à 2014. Les données ont ensuite été dépouillées et mises en commun pour comparaison, recherchant des constantes ou décelant au contraire des particularités propres à chaque musicien.

Au terme des rencontres, il a été demandé à chaque groupe d’étudiants de faire un compte-rendu d’enquête. Ils ont également établi la transcription et l’analyse d’une des pièces enregistrées.  

Les partenaires

- C.I.E.R.E.C. (prêt de matériel (appareil photo numérique), règlement des droits de reproduction pour la mise en ligne d’images d’archives),

- le service audiovisuel de l’université Jean Monnet, en la personne de Manuel Ameneiro Alvarez, qui a effectué la captation vidéo et la synchronisation son/image des enquêtes d’avril 2014. Des caméras numériques ainsi qu’un véhicule ont également été mis à notre disposition,

- C.M.T.R.A.

Pour toute information concernant le projet :

anne.damon[at]univ-st-etienne.fr

yael.epstein[at]cmtra.org

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[1] Le colloque avait été organisé par le Centre Social de Montbrison (42), dans le cadre du « Printemps de l’Histoire » .

[2] Les musiciens se sont rencontrés dans le cadre de l’atelier "patois vivant" organisé au Centre Social de Montbrison. A la fin de ces veillées en patois – il s’agit du franco-provençal –, ils sont toujours sollicités pour faire entendre un air d’harmonica. Parfois, ils exécutent la même pièce à deux ou trois musiciens. Avant leur participation à l’atelier, ils ne jouaient jamais à plusieurs. En dehors de l’atelier de patois, la pratique reste individuelle. 

[3] Montbrison est une ville de 20 000 habitants, située sur les coteaux du Forez, dans la Loire. 

[4] Les propos relatés ici sont issus d’une enquête menée par Péroline Barbet et moi-même le 27 avril 2009 à Montbrison, au domicile de Jean Chavaren. Les accordéonistes auxquels ce dernier fait ici référence sont, entre autres, Jean Ségurel et André Verchuren.  

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